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"Mainstream, enquête sur cette culture qui plait à tout le monde", de Frédéric Martel
Par Me Sébastien MABILE, avocat, docteur en droit
Société d'avocats Lysias Partners
De Los Angeles à Hong-Kong, de Ryad à Rio, Frédéric Martel nous emmène dans son dernier ouvrage, « Mainstream », au cœur de la culture mondialisée. Sans apporter un quelconque jugement de valeur, souvent péjoratif de ce côté-ci de l’Atlantique, sur ses contenus. Frédéric Martel part d’ailleurs d’un postulat : « comme souvent dans l’Entertainment », écrit-il, « les stratégies, le marketing et la diffusion des produits culturels sont plus intéressants que les contenus eux-mêmes ». A ceux qui l’accuseraient d’être le suppôt de la culture américaine de masse, cette affirmation devrait à elle seule l’écarter de toute suspicion de partialité. Ce livre n’a que faire des contenus, qu’il n’aborde d’ailleurs qu’à la marge.
C’est donc à travers le prisme de ces « stratégies », de ce « marketing » des « produits culturels » que l’auteur dresse le portrait de la culture dominante de ce 21ème siècle.
Sans surprise, les Etats-Unis dominent encore ce marché. Leur influence est majeure : « mainstream ». Los Angeles, New-York ou encore Miami en sont les capitales. L’auteur consacre donc logiquement la première partie de son livre à ce géant culturel. Sa connaissance du pays – Frédéric Martel, auteur de « de la culture en Amérique », y a travaillé de longues années – lui permet d’en explorer les moindres recoins. Il parcourt ainsi le pays des studios d’Hollywood jusqu’à Nashville, berceau de la « Christian music » où il relate la naissance d’une « industrie chrétienne » dans tous les domaines de la culture et dont le film de Mel Gibson, « la Passion du Christ », pourrait en être le symbole.
A l’image du développement de la « Christian Music » en Amérique du Nord, ce qui frappe dans cette enquête est finalement l’émergence de nouveaux pôles culturels, nouveaux challengers dans une culture mondialisée marquée par l’éphémère et donc constamment renouvelée.
La seconde partie de l’ouvrage l’illustre parfaitement. L’auteur parcourt ces nouveaux pôles culturels, en Asie, en Amérique du Sud, en Inde et au Moyen-Orient, qui cherchent tous à devenir, à leur échelle, « mainstream ». Chaque culture affronte alors à sa manière un géant américain épaulé paradoxalement par un piratage des « produits culturels » inversement proportionnel à la sécurité juridique de la protection du droit d’auteur. La copie clandestine de CD et de DVD, le piratage des ondes satellites des télévisions payantes et le développement de l’Internet ne permettent donc plus de se fier aux seules données économiques – qui par essence ignorent ce marché souterrain – pour avoir une vision réelle du paysage culturel mondial. C’est ce qui donne tout son intérêt à l’enquête de Frédéric Martel. D’autant plus que derrière ces stratégies culturelles se cachent plus ou moins consciemment les stratégies géopolitiques.
« C’est une véritable guerre culturelle qui se déroule sous nos yeux, sous nos écrans » affirme Frédéric Martel. Le chapitre consacré au Moyen-Orient l’illustre magistralement. Dans cette région déchirée entre Israéliens et Palestiniens, Chiites et Sunnites, théâtre de conflits récurrents, les médias ne peuvent ignorer, encore moins qu’ailleurs, les lignes de fractures. Ils deviennent ainsi les portes paroles d’une vision culturelle et politique qui, par leurs ambitions « mainstream », va bien au-delà de leurs frontières d’origine. Cette question est particulièrement centrale pour les chaînes d’informations que sont Al Jazeera, Al Arabiya, Nile News TV ou dans une moindre mesure Al Manar.
Logiquement, les stratégies politiques semblent moins présentes ailleurs. Pourtant, des « telenovelas » brésiliennes aux séries américaines, des « dramas » coréens aux feuilletons du Ramadan égyptiens, chaque produit culturel est porteur de valeurs et constitue donc un marché à part, dont l’auteur nous décris toute l’originalité. « Notre philosophie est de défendre les valeurs arabes » lui confirme ainsi le Directeur général de Rotana, majore saoudienne incontestée de la musique et des médias au Maghreb et au Moyen-Orient. Les stratégies commerciales divergent alors selon la nature du régime politique : protectionnisme paranoïaque en Chine ou au Arabie Saoudite, impérialisme « cool » et « hip » au Japon, étatisme en Egypte. Pourtant là encore, le livre démontre comment l’Internet, le piratage et les paraboles créent des failles de plus en plus profondes dans les plus strictes des régimes. A travers elles, s’engouffrent ici les valeurs libérales d’Hollywood, là le discours belliqueux du Hezbollah, et les paradoxes qui accompagnent inexorablement la mondialisation médiatique. Ainsi fleurissent en plein cœur des camps palestiniens de Sabra et Chatila des vendeurs clandestins de DVD pornographiques…
Le grand perdant de cette « guerre culturelle » apparaît comme étant le continent africain qui, à l’exception de l’Egypte et de l’Afrique du Sud et sans géant comparable à l’Inde ou au Brésil, n’arrive pas à devenir « Mainstream ». L’auteur avance plusieurs raisons à cela, soulignant surtout l’absence de marché régional ouvert, la corruption politique et l’insécurité juridique.
L’enquête se termine en Europe. Ce continent dans lequel sont nés le cinéma et l’imprimerie – la xylographie est cependant pratiquée en Chine dès le VIIème siècle – reste majoritairement à l’écart de cette « guerre culturelle ». Si l’auteur rappelle que l’Europe se maintient au rang de deuxième exportateur mondial de produits culturels, cependant très loin derrière les Etats-Unis, ces données intègrent la part importante du Royaume-Uni qui par ses contenus et les valeurs qu’ils véhiculent sont plus proches de Détroit que de Prague. Il souligne ainsi avec justesse la faiblesse des échanges intereuropéens. Qui a vu un récent film tchèque ? Quelle est la star actuelle de la pop allemande ? Quelle est l’émission à succès de la télévision italienne ? Des questions auxquelles les européens ne peuvent apporter de réponses tant nous ignorons tout de nos voisins les plus proches alors que nos journaux regorgent de la moindre actualité hollywoodienne.
En filagramme de l’analyse ressort le difficile positionnement des cultures nationales européennes face au phénomène de la mondialisation. Le récent débat avorté sur l’identité nationale l’illustre également. A l’heure où deux députés UMP tentent de faire annuler un concert dénommé « Maghreb United » au Zénith de Paris, le contraste apparaît comme saisissant entre une culture française élitiste, parisienne, peu ouverte sur le monde et ses évolutions, notamment ethniques, et la créativité foisonnante d’une culture américaine métissée, communautarisée, et dominant le monde. Force est de constater la difficulté en France, et plus largement en Europe, qu’ont les concepteurs de « produits culturels » à intégrer la dimension populaire, jeune, moderne et métissée, de la culture contemporaine. Et dans les secteurs où les européens restent dominants d’un point de vue économique – Universal pour le cinéma et la musique, Ubisoft pour les jeux vidéo – c’est à travers une externalisation puissante – sièges à New-York, concepteurs à Shangaï – qui gommerait presque toute référence à l’identité européenne.
Face à ce constat, comment l’Europe pourra t-elle s’affirmer dans cette « guerre culturelle » qui a déjà commencé ? New-York ou San Francisco deviendront elles un jour les « capitales exogènes » de l’Europe ? A l’image de Paris et Londres pour l’Afrique ou de Miami qui le reste encore pour l’Amérique du Sud, chacun de ces deux continents étant pareillement confrontés à une segmentation marquée des marchés nationaux.
Alors même que je termine ce texte sur ces pensées plutôt pessimistes je constate dans la soirée la disparition du dernier vidéoclub indépendant du quartier. C’est alors que les services de vidéos à la demande des chaînes de télévisions payantes, se présentent comme seule alternative pour une soirée vidéo, m’offrant les produits de la culture « mainstream » à domicile.
Cette culture « mainstream », que nous ne pouvons plus ignorer, est donc bien là, chez nous, et le livre de Frédéric Martel vous apportera les clés nécessaires pour en appréhender les enjeux, bien plus puissants que nous pouvons l’imaginer à travers le seul prisme du « jugement » culturel. A lire d’urgence.
Mainstream, par Frédéric Martel, éditions Flammarion, 457 pages, 22,50 €


