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L'impossible photographie - Prisons parisiennes (1851 / 2010)

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Par Pierre Emmanuel Blard
Elève avocat, société d'avocats Lysias Partners

Comment parler d’un monde clos, méconnu, dissimulé ?

Comment dépeindre avec lisibilité et objectivité l’univers carcéral ?

Certains choisissent le cinéma, à l’instar de Jacques Audiard et son prodigieux Prophète (2009). Témoignage cru sur la dureté des rapports sociaux en prison.

D’autres – des détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis – tournent clandestinement des vidéos sur leurs conditions de détention et les diffusent dans l’émission Envoyé Spécial (2009). Témoignage brut sur la vie quotidienne en prison.

Quant à Michel Foucault, et son ouvrage majeur Surveiller et punir (1975), il décrit la vie en prison comme instrument de maîtrise des individus par le pouvoir.

Pour approcher le monde carcéral, le musée Carnavalet a opté pour la photographie dans une exposition intitulée « L’Impossible Photographie - Prisons Parisiennes / 1851-2010 ».

La photographie, dont il n’est pas inutile de rappeler les racines grecques, signifie littéralement « peindre avec la lumière ». Et c’est ce qu’offre le musée Carnavalet : peindre le monde carcéral à travers 340 clichés sélectionnés par Catherine Tambrun et Christel Courtois, commissaires du département des collections photographiques du musée, parmi 3 800 issus de musées, bibliothèques, collections privées et agences de presse. Cinq ans d’un travail minutieux...

Peindre le monde carcéral en faisant s’engouffrer la lumière pour rendre apparent ce qui ne l’est pas. Parce que la prison a rarement attiré les regards ; ces derniers l’ont même fui, en témoigne le rejet des centres de détention hors des villes. Le constat est en effet sans appel. En 150 ans, Paris a abrité entre ses murs seize prisons. Aujourd’hui, seuls subsistent la maison d’arrêt de la Santé et trois centres d’enfermement encore en activité : le dépôt de la Préfecture de police, la Souricière et un centre de rétention administrative.

La prison est un reflet de la société, un concentré des maux présents dans la communauté libre. Quelle vision les photographes portent-ils sur elle ? Restituent-ils l’univers carcéral tel qu’on le sait ou plutôt tel qu’on se l’imagine ?

Les photographies exposées ne dénoncent ni ne revendiquent rien. Ce n’est pas l’objectif de l’exposition. Elles ne font que témoigner ce que leurs auteurs, des privilégiés, ont su capter.

Depuis la création de la photographie en effet, seuls les grands photographes reconnus sont autorisés à pénétrer dans les prisons, d’où la difficulté qu’a rencontrée le musée Carnavalet lors du montage de l’exposition de convaincre l’administration pénitentiaire d’ouvrir les portes de la maison d’arrêt de La Santé à trois photographes, Jacqueline Salmon, Michel Séméniako et Mathieu Pernot ainsi qu’à un auteur, Olivier Aubert. Ce dernier a eu la chance de pouvoir circuler librement dans les blocs, rencontrer les détenus dans les cellules et les cours de promenade.

Outre des clichés contemporains de parloirs, de cuisines, d’ateliers, d’arrivées de détenus, l’exposition retrace l’histoire des prisons parisiennes :

  • la Petite Roquette (1836-1973), maison d’éducation correctionnelle pour enfants, qui connut le passage d’un système auburnien – régime cellulaire la nuit et vie en commun le jour – à une architecture philadelphienne – isolement le jour et la nuit.
  • la prison Saint-Lazare (1791-1932), ancienne maison d’arrêt, de justice et d’éducation correctionnelle pour les jeunes filles détenues par voie de correction paternelle.

L’exposition pointe un paradoxe intrigant : les prisons de femmes sont plus photographiées que les prisons pour hommes, alors que les femmes sont pourtant minoritaires dans ces lieux. Un début de réponse est apporté sur les lieux de l’exposition…

Reste une interrogation. Pourquoi avoir choisi de qualifier d’impossible la photographie des prisons parisiennes ? Certainement pour les raisons précédemment évoquées mais aussi parce que la photographie, si révélatrice et objective qu’elle puisse être, ne peut pas tout révéler, tout capter, tout rassembler en une seule image.

Le photographe Jean Gaumy écrit « la réalité des prisons ne se réfléchit pas, ne s’exprime pas, elle n’est pas montrable, elle échappe à l’objectivité de la caméra » (Les incarcérés, Edition de l’Etoile, 1983). Certes, mais la photographie parvient à capter certaines vérités inhérentes à l’univers carcéral :

  • la révolte et la solitude des détenus, symbolisées par des inscriptions et graffitis visibles sur les murs des cellules ;
  • la résistance. Le photographe Mathieu Pernot a réalisé une étonnante série de clichés intitulée Mauvaises herbes (2008) qui présente l’intérieur d’une cour désaffectée de La Santé où poussent des herbes envahissantes. Image d’une rébellion non maîtrisée ?
  • le temps qui passe. Est exposé le cliché d’une étuve à désinfection des vêtements, prenant la forme d’un énorme cylindre entouré de bois, cuir et acier. Image d’un milieu carcéral d’autrefois ;
  • le temps qui perdure : celui des sanctions symbolisé par la « cellule de punition » d’antan.

Ce récit de l’intérieur que nous livre le musée Carnavalet est exceptionnel à plus d’un titre.

Inédit, d’abord, parce qu’une ancienne règle interdit de photographier l’intérieur des prisons.

Remarquable, ensuite, parce que le musée a le mérite d’ouvrir un milieu fermé vers la communauté libre. Cette évolution doit se poursuivre afin que le milieu carcéral cesse d’être un lieu d’exclusion.

N’était-ce pas le souhait de Paul Claudel lorsqu’il affirmait : « Mon désir n’est pas de créer l’ordre, mais le désordre au contraire au sein d’un ordre absurde, ni d’apporter la liberté, mais simplement de rendre la prison visible » ?