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De Sétif à Thibérine, de "Hors la loi" à "des Hommes et des Dieux"

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Par Me Jean-Pierre MIGNARD
Avocat associé, fondateur de la société Lysias Partners

Hors la loi ?

Le Film de Rachid Bouchared a déjà fait le tour des polémiques sans avoir été vu. Il retrace sur le mode de la fiction le massacre de milliers d’Algériens par l’armée française en 1946 à Setif, ville dans laquelle périrent également des centaines de "français d'Algérie".

Donc ne parlons pas du film mais rappelons que la France n’a pas tenu ses engagements vis-à-vis des peuples de l’Empire qui ont combattu pour elle et d’abord celui de pouvoir décider librement de leur destin.

Il s’en est suivi de lâchetés en renoncements des guerres horribles et des massacres. La guerre d’Algérie c’est cela, le reniement de la parole donnée, et les victimes furent algériennes comme françaises d’Algérie. Les jeunes militaires français du contingent ne furent pas épargnés.

Les manifestations de Cannes, à propos d’un film encore pas projeté ne font que dire cela. Et l’inquiétude est sourde de constater les douleurs encore si présentes.

Rachid Boujared est français et personne ne pourra l’expulser hors de France.

Mais quand donc la France et l’Algérie, au-delà du chagrin, et des rancunes surmontées sauront elles se reparler ?

La réaction du 1er adjoint de la Ville de Cannes, Monsieur David LISNARD nous semble être une tentative courageuse de surmonter le passé. Nous la reproduisons sur notre site.

Ecoutons-nous et ne nous expulsons pas.

A ce propos, il faudra voir le film de Xavier Beauvois, « Des Hommes et des Dieux ». Il raconte l’histoire de moines, à la fois tellement Saints et tellement humains, l’image même de la réconciliation quand elle est guidée par la plus haute des spiritualités. Mais justement nous voudrions des sociétés où la réconciliation ne se paie pas du terrible prix du martyr. Pour qui aime l’Algérie et son peuple magnifique, nous voudrions qu’elle connaisse la Paix. Laissons donc la dernière parole au Père Christian de Chergé, assassiné le 21 mai 1996, et l’on ne sait toujours pas par qui :

« S’il m’arrivait un jour, et cela pourrait être aujourd’hui, d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays

"Ce pays" était son pays et c'était l'Algérie...

Jean-Pierre MIGNARD

Voir la réaction de Rachid Bouchareb à la polémique soulevée par son film 

Lire l'article sur le film "Des Hommes et des Dieux" sur le site de France 24


La réaction de David Lisnard, premier adjoint à la Ville de Cannes, publiée sur son blog www.david-lisnard.com

La polémique « Hors la loi » au Festival de Cannes : Certains cinéastes devraient faire moins de politique et certains politiques moins de cinéma, ou l’absurde camusien

« Alors que nous rendions tous hommage en janvier dernier à "Albert Camus l’Algérien", disparu il y a cinquante ans, nous voici confrontés en ce début de Festival de Cannes à ce cycle de l’absurde qui donne du sens à l’existence... Jusqu’à un certain point !

Je n’évoquerai pas le film Hors la Loi en lui-même, que je n’ai pas vu (et pas voulu voir avant sa projection officielle) mais focaliserai mon propos sur la polémique, suscitée par sa sélection au Festival de Cannes, au regard des éléments connus à ce jour.


Cette polémique, que révèle-t-elle ?


- d’abord que la plaie algérienne est encore béante, en France, quarante huit ans après les accords d’Evian. Les protagonistes sont toujours meurtris, hyper réactifs. Paradoxalement, chaque "camp" - car il s’agit hélas bien de cela - se sent marginalisé et incompris. De cet absurde naissent deux révoltes, pour rester dans la ligne de la pensée du grand Camus, qui s’entrechoquent à l’occasion de la sortie de Hors la Loi.


- ensuite qu’une projection en sélection au Festival de Cannes n’est jamais anodine. Il appartient à l’histoire, et même à l’essence de cet évènement d’ampleur mondiale, de susciter depuis des décennies polémiques et controverses, proportionnelles à sa médiatisation planétaire.


- que l’on doit cependant remettre l’œuvre à sa juste place : celle d’un film parmi tant d’autres.


- que ceux qui condamnent, avec violence voire outrance et tapage, ce long métrage sans l’avoir vu, lui offrent une publicité que sa qualité cinématographique ne justifie peut-être pas (le pire serait d’ailleurs que le film soit médiocre… ce qui poserait la question de sa sélection).


- que la liberté d’expression est bien vivante d’un côté comme de l’autre des protagonistes. Elle doit rester la règle, plus forte que les invectives, les menaces, mais aussi le politiquement correct, qui paradoxalement s’exprime pour "censurer" ceux qui sont heurtés par le scénario du film.


- que Monsieur Bouchareb a – heureusement ! - le droit de réaliser et de faire la promotion de Hors la Loi. Parallèlement, personne ne doit s’étonner qu’une œuvre dont le point de départ est le massacre d’Algériens par l’Armée Française, en occultant complètement les massacres de pieds noirs, dont l’assassinat du maire de Sétif, suscite l’émotion et la réaction de ceux qui ont payé de leur sang une réalité historique ainsi violentée. Que n’aurait-on dit d’une œuvre qui évoquerait le destin romancé et forcément esthétique de terroristes de l’OAS après avoir simplement montré le massacre de "petits blancs" ?


- que le film Hors la Loi n’échappe pas à un contexte global, un mal identitaire qui touche toute la société française. Ce mal être sociétal voit entre autre des Français dits de souche se sentir "menacés" dans leurs valeurs et leur mode de vie, et même stigmatisés par une sorte de "bien-pensance" (comme se sentent aussi stigmatisés beaucoup de nos compatriotes issus de l’immigration plus récente). Même si l’amalgame entre une œuvre de fiction et des questions de société extérieures est dangereux, on ne peut ignorer ce phénomène, qui se traduit par une forme de lassitude, d’exaspération, à l’égard d’un discours perçu – et je souligne perçu – par certains comme d’une part étant quasi officiel, à tout le moins "parisianiste", d’autre part condamnant systématiquement la France, son drapeau, son peuple, en tout ou partie.


- que, décidément, l’auteur du Mythe de Sisyphe écrivait juste, beau et bien lorsqu’il assénait : "l’absurde naît de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde". Il s’agit bien de cela : l’appel sans réponse de l’être "écorché vif dans son identité" (et je le répète : des rapatriés comme des fils de l’immigration).


- que quoiqu’il en soit Monsieur Bouchareb est libre de ses pensées et de ses œuvres, que le Festival de Cannes est libre de le sélectionner et que des associations patriotiques et de rapatriés sont libres de manifester.


- que dans une société démocratique mâture, la liberté a toujours pour corollaire la responsabilité.


- que la nôtre, de responsabilité, celle de la Municipalité, du Palais des Festivals et des Congrès, et des services de l’Etat (voire des organisateurs du Festival de Cannes), est de veiller au respect de l’ordre public et au bon déroulement d’une manifestation aussi vitale pour la prospérité de Cannes que déterminante pour l’image de la France. C’est ce qui m’occupe en ce moment chaque jour (et parfois chaque nuit) ; un éternel rocher à remonter.


- que l’indignation ne justifie pas toutes les outrances et n’exclut surtout pas la dignité. Ceux qui tentent, notamment sur l'extrême droite, de créer des incidents, ne font qu'instrumentaliser de façon cynique les douleurs à des fins politiciennes. En cela, il sont insultants pour les rapatriés. Heureusement, l'immense majorité des manifestants potentiels ne tombe pas dans ce piège et tient à un hommage patriotique digne.


- que la guerre d’Algérie est finie. Il est plus que jamais temps d’en assumer sa réalité dans toutes ses dimensions et de passer à autre chose.


- que le mieux pour y parvenir est de n’insulter aucune mémoire. A ce titre, certains cinéastes devraient faire moins de politique et certains politiques moins de cinéma. »

David Lisnard, samedi 15 mai 2010