Español(Spanish Formal International)French (Fr)English (United Kingdom)繁體中文Português (Brasil)

Les Neiges du Kilimandjaro – toute la noblesse d’un film populaire

There are no translations available.

Par Me Pierre-Emmanuel BLARD
Avocat au Barreau de Paris, société Lysias Partners 


Robert Guédiguian n’a-t-il pas déjà tout dit sur la ville de Marseille ?

On se souvient de ses personnages de Marius et Jeannette (1997), deux êtres cabossés qui réapprenaient à aimer humblement. Une histoire d’amour et d’amitiés tournée à l’Estaque. Plein de simplicité.

Dans Marie-Jo et ses deux amours (2002), le réalisateur abordait le thème du triangle amoureux. Un drame de l’amour dont l’issue ne pouvait être que tragique.

En tournant La Ville est tranquille (2000), Robert Guédiguian décrivait la vie faussement tranquille de petites gens à Marseille. Certainement l’un de ses films les plus noirs. Une atmosphère admirablement pesante.

Les Neiges du Kilimandjaro, inspiré du poème Les Pauvres gens de Victor Hugo, réunit tous les thèmes de prédilection du réalisateur : un mélange d’amour et d’amitiés sur fond d’harmonieuse communauté, beaucoup de violence sociale et une dose de noirceur. Et le décor est toujours celui de l’Estaque, quartier nord de Marseille, où le réalisateur a grandi et où vit encore sa mère. Un quartier populaire.

Le paysage de l’Estaque a inspiré grand nombre d’écrivains et de peintres. Auguste Renoir déclarera même qu’il est « le plus beau du monde ». Ici, ce ne sont ni les pins ni les rochers ni les versants enneigés de l’Estaque qui sont représentés mais le monde des travailleurs.

Le film débute par un plan de licenciement chez les dockers. Michel, vieux militant de la CGT - joué par Jean-Pierre Darroussin - est licencié par tirage au sort, après avoir glissé dans l’urne son propre nom, dans un unique souci d’équité envers ses collègues. Malgré l’arrêt brutal de son activité professionnelle, il mène des jours heureux aux côtés de Marie-Claire - interprétée par Ariane Ascaride - rencontrée trente ans plus tôt sur la chanson Les Neiges du Kilimandjaro de Pascal Danel (1966). Une chanson populaire. Ils vivent entourés de leurs enfants, petits-enfants et amis proches qui partagent les mêmes combats syndicaux et politiques.

Mais chez Robert Guédiguian, le calme ne dure jamais.

Ce bonheur doit cesser, ou tout au moins être entamé. Il fait des envieux. Robert Guédiguian bouleverse en un instant la vie paisible de Michel et Marie-Claire par un impressionnant vol à main armée dont ils sont victimes à leur domicile, en présence de la sœur de cette dernière et de son mari.

Robert Guédiguian donne la parole, une fois de plus, aux gens dont on ne parle pas souvent à travers une chronique de la désintégration du monde ouvrier causée par l’injustice et la violence sociales. Ceux-là même qui ont subi, soixante ans plus tôt, l’effondrement de l’économie industrielle. Ce film est aussi la chronique d’une trahison sociale lorsque l’on découvre que le voleur est un jeune ouvrier - joué par Grégoire Leprince-Ringuet - licencié de la main hasardeuse de Michel. C’est, enfin, celle d’un monde sans repères où les petites gens sont assimilées à des bourgeois parce qu’ils sont propriétaires de leur maison. L’imaginaire populaire.

La force de ce film réside dans la succession de scènes d’émotions et de violence inouïe. On évoquera celle de l’anniversaire des trente ans de mariage au cours de laquelle Marie-Claire, submergée par l’émotion, préfèrera laisser parler son mari en qui elle voit à la fois Jaurès et Superman. Des moments de tension admirable nous touchent : le face à face entre Michel et le jeune ouvrier braqueur dont on ne sait qui l’emportera sur l’autre, ou encore l’humiliation subie par la sœur de Marie-Claire, ligotée sur une chaise par un malfaiteur.

Le talent de Robert Guédiguian est de parvenir à faire naître chez le spectateur un malaise. On découvre, en effet, que ce jeune ouvrier élève seul ses deux petits frères, tous les trois abandonnés par leur mère, les nourrit, les soigne et les aide à faire leurs devoirs. On se surprend à amoindrir la crédibilité des victimes plutôt que de faire le procès du jeune ouvrier.

Certains reprocheront au cinéaste l’image noire d’une ville que reflètent trop souvent – et malheureusement - les médias. Pourtant, Les Neiges du Kilimandjaro est la chronique d’une vie ordinaire, celle de Marseille, de gens dont tout le monde se désintéresse, sauf Robert Guédiguian. Il offre une fin terriblement bouleversante, emplie d’optimisme et de joie. On ne peut s’empêcher d’être ému. Un vrai film populaire.