L’appel de deux juristes à l’Europe méditerranéenne : « Nous proposons de créer un conseil permanent chargé de lutter contre les incendies et les inondations »
Kamel El Hilali, docteur en droit public, et Jean-Pierre Mignard, avocat, défendent, dans une tribune au « Monde », la création d’une instance indépendante composée de climatologues, de météorologues, de médecins, de sapeurs-pompiers, chargée d’anticiper et de coordonner la lutte contre le feu et l’eau.
La France, l’Espagne et le reste de l’Europe brûlent. En France, quatre sapeurs-pompiers sont morts [cet été] dans le cadre de leurs fonctions ; plus de 200 000 personnes ont été évacuées ; et près de 120 000 hectares ont brûlé. En Espagne, l’incendie de Los Gallardos [en Andalousie] a coûté la vie à 14 personnes. Les pompiers sont allés seuls au front avec l’appui, et il faudra s’en souvenir, des agriculteurs. Ce soutien montre que la lutte contre les feux n’est plus une simple affaire à résoudre entre les sapeurs-pompiers et le gouvernement. Elle implique toute la société.
Le réchauffement climatique progressera sans relâche et la fragmentation de la réponse institutionnelle à l’échelle européenne nous prend au piège. Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, appelle régulièrementà créer un grand « pacte d’Etat » face à l’urgence climatique. Nous le rejoignons, même si nous pensons qu’il faut d’abord l’élargir à la France, la Grèce, l’Italie et le Portugal, c’est-à-dire aux Etats les plus exposés au risque d’incendie.
Depuis, les choses s’accélèrent. A l’urgence de la réponse aux catastrophes doit répondre l’urgence de la coopération. Certes, l’Espagne et la France ont demandé l’activation du mécanisme européen de protection civile. Mais il est voué à intervenir trop tard et trop lentement, et les moyens humains et matériels à disposition sont largement insuffisants face à ce phénomène. A-t-on conscience que la coopération nécessite encore, en pareilles circonstances, d’en passer par les canaux administratifs formels alors qu’elle devrait être automatique ?
L’Europe méditerranéenne est en feu. L’Union européenne ne semble plus épargnée. Les Etats-nations sont logiquement dépassés par l’ampleur des événements. La multiplication des incendies gigantesques, des inondations et des glissements de terrain justifie de concentrer nos moyens. A cet égard, les frontières nous entravent et ne doivent pas freiner la construction d’une action intelligente et utile.
Seul un mécanisme de coopération plus étroit peut répondre à cette urgence. Nous proposons deux éléments constitutifs d’une stratégie globale.
Premièrement, une convention d’entraide et d’urgence entre les cinq pays précités, et donc de toutes les îles de la Méditerranée, créant un conseil permanent chargé de la lutte contre les incendies et les inondations. Ce conseil serait composé de climatologues, de météorologues, de médecins, de sapeurs-pompiers professionnels et volontaires, de secouristes et des acteurs concernés de la société civile des cinq pays. Il aurait une double mission : assurer une vigie constante pour anticiper ces catastrophes grâce à un fonds d’urgence et à un mécanisme d’alerte commun, et coordonner l’intervention sur le terrain en allouant les moyens appropriés. Son objectif principal serait de constituer un corps unifié de lutte contre le feu et les inondations, formé selon des protocoles harmonisés et familiarisé avec l’ensemble des équipements, afin que chaque professionnel puisse intervenir quel que soit le territoire concerné. Cet exemple serait voué à se propager.
Ce travail ne se fera pas sans l’appui des chefs d’Etat et de gouvernement et des élus, qui doivent investir dans des équipements et former des professionnels à la hauteur de la tâche pour les décennies à venir.
Ce conseil permanent du feu et de l’eau doit rester indépendant des Etats dans les analyses et recommandations qu’il formule, au même titre que les COP [Conférences des parties], mais avec des moyens d’interprétation plus contraignants. Il faudra lui répondre.
Il n’a pas vocation à supplanter l’Etat mais à automatiser la coordination entre les équipes d’intervention. Il lance l’alerte, formule des observations et des recommandations publiques sur la prévision des risques et la répartition des forces. Charge ensuite aux cinq Etats de prendre le relais, sans faire la sourde oreille. Le tocsin sonne depuis près d’un quart de siècle, or tôt ou tard les juridictions administratives ou pénales devront se demander à partir de quand l’impréparation devient une faute. Il ne faut plus tarder.
Deuxièmement, nous proposons la constitution, au niveau des ports et aéroports des pays concernés, de hubs de stockage de matériels et d’équipements d’intervention – Canadairs, hélicoptères, kits de secours – rapidement mobilisables. Chaque Etat pourra ainsi financer ces hubs, contribuant à sa sécurité nationale et à la sécurité collective. Une cartographie des ressources permettra ensuite leur bonne utilisation en temps utile.
Le mot d’ordre est simple. Au politique la mobilisation des ressources, aux professionnels l’action. Celle-ci doit être autonome, rapide, et efficace.
Le feu ne connaît pas de frontières. Il est temps que la coopération n’en connaisse pas non plus. La mutation climatique est dorénavant la première question politique. Toutes les politiques seront jugées en fonction d’elle.
Kamel El Hilali, docteur en droit, chercheur associé au centre de recherche Information Society Project de la Yale Law School ; Jean-Pierre Mignard, avocat, essayiste et docteur en droit.
La tribune est à retrouver sur le site du journal Le Monde : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/25/l-appel-de-deux-juristes-a-l-europe-mediterraneenne-nous-proposons-de-creer-un-conseil-permanent-charge-de-lutter-contre-les-incendies-et-les-inondations_6756568_3232.html
